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Discours de l’homme révolté (deuxième partie)

mardi 29 janvier 2008, par Sophie Lambert

Je tenais à vous faire part d’une réflexion qui me travaille. En l’occurrence, comment agir ou réagir face à un discours décliniste qui ne manque ni de réalité ni de lucidité mais qui provoque néanmoins la révolte. Il s’agit de savoir comment l’homme doit agir au niveau moyen qui est le sien.
Mots-clés : art, société

< Lire la première partie...

Pourquoi on ne peut céder à la facilité de ces lamentations

J’ai ma contradiction, certes, mais voilà que j’en relève une autre. Je crois qu’on ne peut pas se dire vouloir lutter contre ce monde et tenir ces discours avec récurrence. Pourquoi ? Parce que cela ne sert à rien ; pire, c’est « contre-productif » pour parler moderne. Ces paroles s’usent aux oreilles qui auraient besoin peut-être de cette prise de conscience, la condescendance fait glisser les mots sur les êtres qui se replient de plus en plus dans leur certitude d’être dans leur bon droit et que de toute façon « tout se vaut et chacun ses opinions ». Ce discours vient détruire encore plus le poids nécessaire des mots car il les rend inaudibles, car comment assumer et endosser toute la responsabilité sans trembler de cette description ? C’est impossible ! On ne peut que rejeter ce discours ! Marginaliser l’interlocuteur dans une catégorie de nostalgique conservateur contre-progressiste ! Et éloigner de soi encore plus loin la voix de l’Art, qui se dit s’exprimer par cette bouche, qui la rend au contraire inaccessible ou indigne de nous, êtres impuissants dans un siècle méprisable, subissant tout sans ne pouvoir rien faire que constater la mort de monde.

Pour moi ce discours fait l’apologie du suicide logique, il amenuise l’espoir, agrandit les différences qui déjà se creusent entre l’homme qui ne s’identifie plus dans ce qu’il fait pourtant de plus beau, l’Art. Je crois que la plus belle façon autant que la plus efficace — si j’ose dire — de lutter contre ce changement qui nous est insupportable et qui semble se dérouler dans l’indifférence la plus grande en effet, c’est de ne jamais le perdre de vue, certes, mais de ne pas se perdre en discours moralisateur pour nous le faire sentir. Non. Pour faire sentir, il faut incarner, et c’est la littérature qui incarne. Faire vibrer les mots, donner une chance aux mots, montrer le sens et la cohérence qu’ils apportent, émouvoir, indigner, marquer par des mots, intéresser et surprendre par leur richesse et leur capacité à toucher l’âme la plus désintéressée et dédaigneuse ! Ainsi la lutte sera toujours sous-jacente mais au lieu de glisser sur des regards qui se détournent et ricanent, elle les embrassera et leur laissera la marque du choix et de la responsabilité.

Agir modestement mais fermement : incarner l’idéal qui nous fait se lever chaque matin

Voilà pourquoi je me révolte, je me révolte contre un allié qui, croyant combattre à mes côtés, emploie des armes qui nuisent à la cause. Qu’importe le discours de la culpabilisation, sauf s’il fait trop de dégâts, il ne sera désormais « qu’une affaire éphémère pour l’esprit ». À ceux qui, dans la tempête, préfèrent les berges et les tours d’ivoire maudissant sans distinction le ciel, la mer et les marins, nous choisissons l’humble barque, où dans la solitude et la violence du combat, nous tenons, face à la vague, la barre fermement. « L’individu ne peut rien et pourtant il peut tout », écrit le grand Camus... C’est une évidence qu’il est bon de se remémorer souvent. « La lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil », écrit René Char ; je me suis laissée brûlée sans m’apercevoir que ce n’était peut-être pas moi l’Icare, et que ces flammes pouvaient être à la fois celles qui brûlent comme celles qui ravivent le feu de la foi.

J’accepte le constat mais je refuse la culpabilité parce que ce monde qui nous est légué est aussi le leur, et que c’est nier la liberté singulière de chaque individu à appeler une aube nouvelle que de poser irrévocablement des généralités englobantes et donc fausses. Que ce discours est celui de quelqu’un qui a perdu la foi en l’essentiel ne sachant croire en la vérité véhiculée par l’Art qui nous dépasse trop dans son caractère indispensable pour expédier le jugement de sa mort définitive, qu’il ne s’agit pas d’être en deuil nostalgique chaque jour mais de nourrir le foyer autour duquel se rassemblent ceux qui s’aiment fraternellement et recherchent la même chaleur.

Citoyenne Révoltée Amoureuse de l’Art et de la Vie


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1 Message

  • Bravo, mademoiselle Lambert. Je suis d’accord avec vous. En bonne lectrice de Camus, vous avez je crois cerné la nécessité de l’espor lucide. Et, de plus, vous avez l’art de la formule ; vous êtes inspirée ! "Donner leur chance aux mots" : oui, voilà ce qu’il faut faire. Je vous félicite...

    Rotciv Volterugo

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