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Manifestation contre Loppsi 2

Un samedi après-midi de soldes

lundi 14 février 2011, par castignolles

Combien selon la police ? Combien selon les organisateurs ? Plusieurs. Pas beaucoup mais quelques-uns. Peu importe. Au moins 3. Plus de 3. C’est sûr. Au moins, il y en a quelques-uns qui s’indignent, comme Stéphane Hessel. Oui, à partir de 3, on peut parler de groupe, de rassemblement. On a le droit en France. C’est permis. Encore. Alors on se rassemble.

Caméra 103654 : place Saint-Germain.

Pourquoi manifestent-ils ? Pour quoi ? Contre quoi ? Contre le package sécuritaire Loppsi 2. Pour la liberté, en Tunisie et ailleurs. Pour les Droits de l’Homme. Pour les sans-papiers. Contre la dynastie inquiétante du Front National. Pour le droit au logement. Pour la liberté d’expression, la liberté en marche qui ne veut pas s’arrêter. Pour le droit de manifester son mécontentement, à tous les âges, à pieds, en poussette, en vélo, en canne anglaise. « Vous nous faites chier à manifester encore ! », lance un automobiliste courtois. C’est sûr, un samedi après-midi de soldes, ça emmerde les cons-ommateurs qui vont faire leur shopping en Smart.

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Banderoles de la Ligue des Droits de l’Homme
Photo : S. Castignolles

Caméra 202819 : place de l’Odéon.

Lop-quoi ? Une manifestation ? Elle parle de quoi, cette loi ? Loppsi 2, loi d’orientation et de programmation pour la performance de la sécurité intérieure, a été adoptée le 20 janvier en deuxième lecture par le Sénat. Renforcement des pouvoirs de la police, durcissement des peines et accélération des procédures (chapitre I), cybercriminalité, contrefaçon, cyber-pédo-pornographie (ch. II), empreintes génétiques (III), « fichiers de police », « vidéoprotection », « renseignements » (IV), « écoute et captation de données informatiques » (V), « insécurité » routière (VI), « maintien de l’ordre public » (VII), baux, logements non-conventionnels (VIII), et chapitre IX… ben... le reste, en vrac, ils n’ont pas su où caser les dernières mesures. Les médias l’ont surnommée « loi fourre-tout » : c’est le cas de le dire, un poulet n’y retrouverait pas ses poussins.

Caméra 097679 : traversée de la Seine, Pont Neuf.

Après tout, pourquoi refuser une loi qui renforce la vidéosurveillance ? Aujourd’hui, tout le monde recherche cela, la célébrité, passer à l’écran, être une star, exister, être vu, en étalant sa vie sur Facebook ou en postulant à Star Academy. Et puis, voir défiler des drapeaux roses, noirs ou blancs, des écharpes rouges ou multicolores, des pantalons qui tombent sur les fesses, des pancartes, des slogans… Brrr ! C’est inquiétant ! On aurait pu risquer d’avoir peur ! Sous le regard bienveillant des scarabées noirs, on se sent plus en sécurité. Avec Loppsi 2, sera-t-on encore plus en sécurité ? Se sentira-t-on plus en sécurité ?

Désolé, il n’y a pas eu de débordement. On peut être en désaccord et non-violent.

Caméra 211090 : quai François Mitterrand.

OK, avouons-le. Ceux qui manifestent ont peur également : peur de la porte liberticide entrouverte par cette loi. Fichage, mouchage, génotypage, … On veut nous mettre dans des cases, savoir où l’on est, ce que l’on fait, ce que l’on pense. Comme des larves vermiformes dans leurs alvéoles, tapissées d’écrans de télé-réalité et d’iPhone, afin que la ruche soit mieux contrôlée. Michel Foucault a décrit le concept de « panoptisme » (en référence au panoptique, modèle architectural de prison en « rayons de roue » offrant une vision omnisciente à l’observateur central) comme dérive potentielle d’une société de surveillance poussée à l’extrême. De même, Georges Orwell, dans son roman d’anticipation 1984, a dépeint les revers de la vidéosurveillance abusive sous l’emprise de Big Brother : c’était loin de transpirer le bonheur et la sérénité. Et si la science-fiction devenait réalité ? Même la Ligue des Droits de l’Homme et la Cnil (Commission nationale informatique et libertés) sont dubitatives sur l’intérêt de Loppsi version 2.0, qui n’est qu’une réponse épidermique à des faits-divers. Ne dispose-t-on pas déjà d’un arsenal de lois suffisant dans le domaine de la répression ?

Caméra 765789 : place du Châtelet.

Dans les médias, le débat sur Loppsi 2 a été étouffé par la révolution de jasmin en Tunisie. Ça bouge en Tunisie. « Tunisie, tu es libre ! », arbore un homme sur une pancarte verte. « Et vous, c’est pour quand ? », demande un étudiant tunisien. « Il suffit d’une étincelle, camarade ! », conclut un jeune lycéen en vendant ses journaux. Il a sans doute raison. Les jours suivants l’ont prouvé, avec l’Égypte.

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« Casting TF6 »
Dessin de Simon Castignolles, pour Charlie enchaîné

Caméra 234676 : métro ligne 14, direction Saint-Lazare.

Devoir citoyen accompli : les manifestants ont joui de leur droit de manifester. C’est important de dire que l’on n’est pas d’accord. Le gouvernement aussi a besoin de limites, d’un cadre, d’un garde-fou, pour lui dire gentiment : « Là, stop, tu exagères, on sait que tu veux bien faire (pour être réélu) mais faut pas en faire trop, ça suffit, faut arrêter les conneries ».

Caméra 078005 : changement. Couloirs de la gare Saint-Lazare.

Tiens, Bernard est encore là. Depuis 20 ans, Bernard, poissonnier à la retraite, aime bien s’installer entre deux escalators, au milieu du flot de sardines, à contre-courant. Sa canne adossée dans un coin, il brandit deux exemplaires de L’Humanité, l’air déterminé. Il ne dit rien, il ne vend rien, il parle avec les yeux. Il exprime son opinion à sa façon.

Caméra 244777 : métro ligne 13, station Saint-Denis, porte de Paris. Bourse du travail.

C’est le Festival du voyage à vélo. Quelques hurluberlus illuminés, utopistes debout, ont quitté le confort matérialiste occidental pour enfourcher un moyen de déplacement « non-conventionnel » à la rencontre des Hommes, un peu partout dans le monde, avec trois sous en poche. Après plusieurs années de nomadisme, ils s’arrêtent ici pour partager leurs partages, et leur ouverture d’esprit élargie. Étrangement, ils ne manifestent aucune peur.

Ailleurs, ce n’est pas forcément mieux ni moins bien. Beaucoup reviennent avec le sentiment d’avoir des choses à faire ici, en termes d’accessibilité à la culture, de respect de la nature, de considération vis-à-vis des personnes âgées ou de lien social à tisser dans les villes et dans les campagnes. Leur tête fourmille de projets : animer (du latin animare, donner de la vie) dans les maisons de retraite, mieux connaître ses voisins, ou encore emmener des collégiens voir la mer et aider les jeunes à se construire avec des tuteurs plutôt qu’avec des bâtons. Comme Candide, ils reviennent cultiver leur jardin. Tout ça pour ça : voyage à la fois égoïste et altruiste pour croire encore en l’Humanité. Et en même temps, le voyage était nécessaire.

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Entre la place de l’Odéon et la Seine
Photo : S. Castignolles

Caméra 521987 : boulevard Marcel Sembat.

Et si la sécurité passait par la résolution d’autres problèmes, genre le chômage, l’accès aux soins, l’éducation ? Quand on a à manger, un lieu de vie décent, sans ghettoïsation, que l’on peut gagner sa vie dignement, que l’on peut se soigner, quand on est ouvert d’esprit, entouré affectivement, quand on est libre, … on n’a pas envie de casser et de semer les troubles. C’est quand quelque chose ne va pas. C’est un symptôme d’une société qui étouffe. Un traitement étiologique n’est-il pas préférable à un traitement symptomatique ? Est-ce chimérique de vouloir croire que l’on sera respecté à hauteur du respect accordé à autrui ?

D’autre part, ne vaut-il pas mieux prendre le problème en amont : amener les gens à communiquer plus, à se connaître plus, pour briser les murs de l’intolérance, construits par l’ignorance et la souffrance ? Ne serait-il pas plus judicieux d’investir ces moyens dans la prévention ? Un vaccin, plutôt que des soins palliatifs. Et des vaccins, on en a : pas des pilules magiques genre Médiator ou des anti-H1N1 à gogo, mais une accessibilité à la culture, à la rencontre, entre générations, entre cultures. La culture comme vaccin contre la peur et l’ignorance. La culture ne réside pas uniquement dans la littérature, l’opérette et les musées : elle est dans l’ouverture d’esprit, la curiosité intellectuelle (et non voyeuriste), l’éclectisme, l’écoute, la liberté d’expression, et on peut alors espérer qu’elle débouche sur la tolérance, l’érudition et le respect de la différence. Parce que si on se connaît, on n’a plus peur, on accepte la différence, on s’en enrichit, on n’a pas envie de se détruire et on comprend que la diversité est une force.

La loi Loppsi 2 est juste une petite brique de plus, discrète et insidieuse, à la construction d’une société fondée sur la peur et une brique de moins à l’édifice républicain des Droits de l’Homme. Il ne faut pas se tromper de cible. « Rien n’est à craindre, tout est à comprendre », a dit Maria Slodowska — femme, polonaise, naturalisée française — devenue Marie Curie — 200 000 patients atteints de cancer traités par radiothérapie en 2010.

La loi Loppsi 2 a été adoptée par le Parlement le 8 février.

P.-S.

La manifestation rapportée ici s’est déroulée le samedi 15 janvier 2011 à Paris. Une autre manifestation a eu lieu le samedi 12 février (Charlie enchaîné).

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